Lettres de Cornouailles ou les maléfices du château de Tintagel

Sep 11

Lettres de Cornouailles ou les maléfices du château de Tintagel

Tintagel: ce mot résonne avec le faste cliquetant du bruit des épées mythiques que brandissaient les chevaliers de la Table Ronde. Château enfoui dans un océan de brumes, Tintagel, réduit à l’état de ruines hautaines dégringolant sur une falaise de Cornouailles, excite encore l’imagination et redore sous le pâle soleil la légende du roi Arthur. En 1937, une célèbre romancière américaine, Edith Wharton, décide que cet amoncellement héroïque, ce délire vertigineux, ce nid de chimères en armures de fer rouillées depuis la nuit des temps, sera  le personnage-clef de sa  dernière et plus attachante intrigue. Autour des sublimes vestiges, elle va inventer « Les boucanières », le roman de cinq très jeunes, très belles ou très joliment laides, conquérantes venues de ce lointain pays que la « Vieille-Angleterre » persiste à considérer ainsi qu’une colonie aux coutumes inspirées par les tribus indiennes… Nous sommes dans les années1870, à l’heure de la ruée vers l’or européen: un titre, un manoir ou, lot suprême, des noces ducales et un château aussi démesuré qu’un palais. En échange, une pluie de dollars s’abattra sur le duc, marquis, comte ou, à défaut le baron charmant.

La première à ouvrir la route du déluré petit aréopage, l’audacieuse et piquante Conchita, épousera un fils cadet de bonne famille, nantie d’un titre socialement fort et pécuniairement faible de Lady,

elle se dévouera à ses quatre amies abasourdies, hésitantes, mais déterminées à « enlever » les meilleurs partis disponibles sur le marché des Lords. La plus jeune de ces héritières du Nouveau Monde, Annabel St.Georges, fait piètre figure à côté de sa soeur, archétype de la flamboyante séductrice américaine; escortée de sa petite gouvernante italienne, une intellectuelle raffolant de la poésie du peintre Dante Gabriel Rossetti dont elle s’enorgueillit d’être la parente, la fragile ingénue

n’apprécie que les couchers de soleil, les manoirs Renaissance  et les ruines romantiques. Mise à l’écart des boucanières, on l’envoie rêver à son aise en Cornouailles. Commence alors un duel sans merci entre deux châteaux, chacun luttant afin d’attirer cette jeune fille qui semble l’élue du génie des lieux… Avant d’errer sur les sentiers rocheux proches de Tintagel, Annabel a eu le délicieux privilège de visiter un manoir au nom prémonitoire, Honourslove , sous l’égide charmé de l’héritier du domaine, l’éminemment subtil, courtois, altruiste, futur baronnet Guy Thwarte. Celui-ci ressent à la fois de l’attirance et de la complicité envers cette jeune fille qui comprend les maisons avec tant de naturel et d’intuition: « Nan, (Annabel),s’épanouissait dans cet endroit pétri de séduction, vibrait comme si quelque fil secret la rattachait à ses sources. « Et soudain, elle a une révélation qui préfigure un amour naissant: « Guy n’avait pas dit grand chose mais avec lui Nan se sentait à l’aise. Quand il répondait à ses questions, elle devinait la passion qu’il éprouvait pour chaque arbre, chaque pierre, un sentiment inconnu d’elle qui n’avait jamais habité que dans des maisons sans histoire mais qui n’avait jamais cessé de rêver à ce genre de décor. « Hélas, le futur baronnet doit réparer les désordres de la mauvaise gestion paternelle, une situation l’attend « et pour les deux ans à venir en Amérique Latine, « et Dieu sait ce que Miss Saint.Georges sera devenue à mon retour » …

Voici donc Miss Saint .Georges abandonnée de son preux chevalier, seule et naïve à la recherche des légendes du vieux-continent: elle ignore que le jeune duc de Tintagel, héritier de ces pierres entassées et de la plus immense fortune d’Angleterre, implore le Ciel de mettre sur son chemin « une épouse d’une innocence arcadienne », las d’être le gibier favori des beautés de son monde, il  garde encore le vain espoir d’être aimé par une miraculeuse inconnue ignorant tout des ducs…

Cet après-midi- là, le hasard s’unit au destin afin de refermer un piège fatal sur  deux  créatures innocentes. Annabel s’enfuit, libre et joyeuse vers les ruines fameuses au moment précis où le jeune duc montant sur la falaise du roi Arthur « découvre une jeune femme qui se tenait enfoncée dans un angle des remparts « . Stupéfait, le duc apparaît aux yeux de cette promeneuse à l’imagination  exaltée par le ciel pur et la brise marine comme un simple complice de cette belle et poétique escapade sous la protection des âmes chevaleresques . »Cette fille, au moins, ne se préoccupait pas des ducs « .

Une aimable et animée conversation s’ensuit, le duc boit le philtre laissé par la fée Morgane,que faire, briser cet incognito salvateur, rompre le charme adorable qui s’insinue en lui ?

« Il ne savait sur quel pied danser. Quel moyen employer pour organiser une nouvelle rencontre ? »

Tiré de son sommeil par les angoisses du nouveau seigneur  de Tintagel, l’enchanteur Merlin use sans vergogne de son ancien pouvoir et l’impossible s’accomplit: amoureuse des rocs écroulés d’un château ensorcelé, Annabel se précipite dans un mariage aussi absurde que pompeux  en suscitant la noire jalousie des débutantes anglaises et de leurs mères horrifiées! Les boucanières du nouveau-monde accusent le choc avec une sincère fierté: l’esprit de clan l’emporte sur les petites vanités… Annabel déchante à la vitesse de la lumière…Tintagel est englouti  de l’autre côté du miroir des siècles, l’ingénue auréolée de son titre de duchesse-décorative perd sa propre conscience d’elle-même. « Comment supporter de passer  le reste des sa vie parmi les ombres ? »

Enterrée vivante, entourée de rituels vides de sens, humaine au royaume de l’inhumain, condamnée à donner un fils au duc ou à mourir d’ennui, la romanesque déçue voit un matin une porte s’entre-ouvrir: une invitation au manoir d’Honourslove. Guy Thwarte est de retour…

Cette fois, un malicieux esprit italien s’ingéniera à réchauffer les amoureux désunis, il a pour nom Corrrège; curieusement, ses oeuvres à l’érotisme délicat ont trouvé refuge dans la chambre d’Annabel, au coeur du second château ducal, un palais revêtu d’une opulence lourde et sombre, reflet de l’âme de ses propriétaires… Le destin a pitié d’Annabel:  Corrège dira à Guy tout ce qu’elle n’ose s’avouer à elle-même… Le manoir d’Honourslove attisera ensuite l’envie de révolte de la duchesse aux pieds nus.

Le roman s’envolera avec les amants vers la mer des anciens grecs et la passion récompensée: une fin optimiste, victorieuse , libératrice, une rareté chez un auteur livrant ses créatures aux lions de la dictature mondaine ou sociale… La plus émouvante façon d’écrire son ultime roman,tout en mettant en garde contre l’effet troublant des légendes immémoriales… Étincelant, sensible, ce livre est autant remarquable par la richesse de  ses révélations psychologiques que par  la gracieuse figure de son héroïne à la recherche du bonheur .

http://www.chateausaintmichel.fr/

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *