Lettre d’une princesse roumaine au cœur parisien

Sep 28

Lettre d’une princesse roumaine au cœur parisien

L’exil est un mal presque intolérable qui frappe les forts, les faibles, les princes  en brisant passion de la vie et élans du cœur. Seule la lumière ténue du « jour du retour » nimbe l’horizon incertain .

Dans les années 20, une femme exquise issue de cette Europe Centrale où l’on s’exprimait en un français spirituel, cristallin et ciselé, écrivit un roman d’exil et d’amour  » Catherine-Paris ». Son héroïne lui ressemblait comme une soeur et même davantage. Avec une audace bien en avance sur son temps, la princesse Bibesco affirmait son refus d’un milieu où les hommes n’étaient que des « fusils », les femmes des monnaies d’échange vouées à la tromperie, les châteaux des mausolées, et l’avenir un leurre.

Catherine est une curieuse personne élevée par son intrépide grand-mère, princesse Dragomir ayant fui son prince d’époux et leur immense domaine pour trouver dans un modeste logement de la rue Matignon liberté, indépendance et bonheur d’être à Paris: « Elle changea de classe sans changer de coeur et rien ne lui parût plus simple que de vivre médiocrement, parce qu’elle n’était pas médiocre. « Cette  princesse a tout simplement décidé que seul l’air de Paris convenait à une existence digne d’être vécue. Malgré les exhortations de son époux, le terrifiant prince Dragomir, un géant obsédé par deux gibiers: les femmes et la chasse, l’énergique grand-mère résiste car Paris est  » le lieu du monde où l’on se passe le mieux de bonheur « . Hélas, l’indépendante princesse ne parvient pas à soustraire sa fille au sort commun: en dépit d’une jolie histoire nouée avec un charmant étudiant parisien, Marie, enlevée in extremis par un père furibond,  est donnée en mariage à un jeune prince roumain dont le coeur appartenait à une parisienne délurée… De ce traquenard raisonnable va naître une fille vouée à Paris comme d’autres le sont à la Vierge: Catherine-Paris. Orpheline à trois ans, la voici confiée à la vieille et intraitable princesse exilée; on fera d’elle une enfant exclusivement nourrie de l’air, la lumière, l’histoire de Paris .son précepteur, Monsieur Beau est un homme diablement instruit, insupportablement boiteux et follement épris en secret de le rétive grand-mère: son dévouement n’a donc aucune limite!  Catherine et Monsieur Beau ne se quittent jamais: le charmant humaniste lui raconte Paris du soir au matin, la petite fille lit les Tuileries à livre ouvert ,et à chaque instant, elle se sent sujette de la ville: « Maître d’une imagination neuve, M. Beau  lui transmettait doucement une tradition qui était la sienne. Il changeait Catherine de passé. en lui faisant une mémoire française, il triomphait de ces générations d’hommes d’une autre race qui l’avaient engendrée. »

Mais , Catherine devient une jeune fille et sa solitude studieuse lui pèse …

La foule rieuse se retourne sur le passage d’une si ravissante émanation de Paris, Catherine incarne déjà « la Parisienne » allègre, fine, radieuse, et …insaisissable ! Tout d’un coup , elle réalise qu’elle a dix-huit-ans, et qu’elle n’a « pour galant que le peuple de Paris « . C’est beaucoup et ce n’est rien…

Un miracle va -t-il délivrer la princesse captive de sa ville bien-aimée ?

En ce temps -là, il existait une sorte de « journée du Patrimoine », et  en ce lointain avril 1907, flanquée de l’inoxydable M.Beau, escortée avec un raffinement de prudence, par un très vieil oncle tout à fait prince et délicatement éloigné des plaisirs frivoles, l’ingénue entre dans les somptueuses pièces du plus harmonieux des palais chatoyants au dessus des quais de l’Ile Saint-Louis. Ce château recueille les reflets de la Seine, c’est « la maison de Mélusine »; au comble de la joie, Catherine se précipite vers une fenêtre, sa beauté s’avive de la fraîcheur du fleuve, la délivrance est toute proche ,

« Elle n’entendit pas venir celui qui la regardait « .  Miracle ou piège d’un destin cynique ?

L’inconnu se présente, le palais enchanté est le sien et son nom annonce un cousinage assez proche pour ne pas faire craindre le pire aux deux mentors de la jeune princesse élevée sur le pavé parisien …

C’en est fini de la paix laborieuse dans le logis presque misérable de la rue Matignon !

L’incognito des princesses parisiennes est sur le point de voler en mille éclats intempestifs !

Voilà que se présente l’insolent prétendant, le jeune et assez dissolu comte Adam Léopolski; empressé de revoir  celle qu’il croit une pauvre jeune fille facile à séduire, il a l’outrecuidance de se livrer à une bataille de fleurs, mais , la vieille princesse ne mange pas de ce pain -là !

Renvoyé comme un enfant puni  avec ses orchidées , le jeune comte polonais comprend que la situation lui échappe: seule une authentique princesse possède »cette sorte d’usage qui s’hérite et ne s’apprend pas. « Il est tombé en plein nid princier ! Que faire ? « Comment rentrerait-il jamais dans cette maison d’où il venait d’être congédié si poliment ? il sentit qu’il devait imaginer quelque chose, faute de quoi il perdrait l’envie de vivre « . Aime-t-il vraiment la touchante inconnue ? Il désire surtout celle qu’on a le front de lui dérober… La seule au monde capable de l’aider à délivrer Catherine de sa prison lui saute aux yeux: sa mère ! Or, il ne s’en doute pas, la comtesse Léopolska, rusée et opiniâtre, se livrera aux pires manigances afin que son fils donne un héritier à leur immémoriale lignée …

Un vif enchaînement dénoue les fils embrouillés: la comtesse Léopolska agit à toute allure et sans aucun remords. A l’insu de son fils, elle adresse au prince Dragomir, époux abandonné de la grand-mère « indigne »de cette belle Catherine « une lettre, chef-d’oeuvre d’audace qui se terminait par une demande en mariage formelle, faite au nom d’Adam Léopolski, prétendant éventuel au trône de Pologne, qui n’en savait rien « . Mieux: la comtesse se fie ensuite au retentissement mondain de la rubrique fameuse des « Carnets du Jour » et  son fils , simplement charmé d’avoir invité à danser Catherine à un bal savamment organisé par une cousine de sa mère apprend « parle journal du lendemain qu’il s’était fiancé la veille ». Cette fois , le sort en est jeté…

Envers et contre le « clan » parisien, envers et contre le fiancé réticent, bien qu’ivre d’amour, Catherine cascadant sous ses diamants de famille se marie et quitte Paris… Autant dire qu’elle est happée par deux catastrophes dont elle ne se remettra pas.

Un enfermement infernal commence, la naïve jeune épouse entre sans pitié dans un palais polonais « Versailles sans génie, ce palais sonnait creux « qui s’apparente à une gigantesque caverne recelant d’excentriques merveilles: « chaque génération avait entassé tout ce qu’il faut de distractions pour vivre « . Hélas! L’immense domaine absorbe le jeune marié , sa jeune femme le voit s’éloigner pour la rude beauté d’une autre cousine n’existant qu’au rythme houleux et sanglant des chasses quotidiennes. On ne respire que pour tuer à Zamosc… Catherine n’aspire plus qu’à Paris: « retombée en sauvagerie, le seul remède qu’elle connût à la brutalité des hommes: Paris « . Avant de goûter à cette panacée,

les souffrances s’accumuleront  dans une errance ironique amenant l’héroïne à vagabonder de la cour poussiéreuse de Vienne aux fastes décadents de Saint Petersbourg. Noire dépression à peine voilée sous la pureté des phrases, l’esprit désinvolte des mots, la sincérité assourdie de la confidence… Catherine assistera au délabrement d’une Europe centrale insensible aux premiers signes de son propre affaissement. Cette chute ne sera pas la sienne. Paris au coeur et au corps, elle  s’accomplira enfin, loin de la Pologne.

Il vous reste à l’accompagner sur le fil oscillant de ses tribulations: son histoire vacille à l’instar de la vraie vie sans céder la place au romanesque de pacotille.

Lire ce roman presque insensé  incite à s’arrêter à chaque instant afin de savourer comme il se doit une formule d’un humour d’une originalité  inspirée :

« Elle sut qu’elle était solitaire, à la minute où elle cessa de l’être. La naissance de l’amour s’accompagne toujours de solitude, un seul être paraît et tout est dépeuplé. »

Ou encore, ce trait puissant  et précis : « On lui avait demandé de donner son âme pour la conservation d’un musée de province « 

 

Sortez l’âme de la princesse Bibesco  du musée des auteurs de province !

Son vieil ami Proust  en sera ému du fond de  ses paradis retrouvés… D’ailleurs ces mots du »Temps retrouvé » illustrent assez étrangement le roman de son amie : « On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien et la seule par où l’on peut rentrer, et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle ouvre. »

 

A bientôt, vers  de nouveaux voyages littéraires,

 

Lady Alix.

dame

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